Y4HPH6U1 : Philosophie moderne et contemporaine 2
Les pathologies de la démocratie. Individu et société
Julien Pasteur
Résumé
En terminant l’enquête entreprise dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville constate qu’entre l’homme des régimes modernes et celui des anciennes sociétés, la différence est moins de degré que de nature. Il y a là, note-t-il, « comme deux humanités distinctes ». Pour nous qui sommes éloignés par plus de deux siècles de la césure qui, à la charnière du XVIIIème et du XIXème siècle, a vu se constituer la démocratie moderne, la différence anthropologique paraît estompée. Or, celle-ci – la naissance d’un homme nouveau, sorti, sinon extrait, de l’ancienne humanité – est une ligne de fracture intellectuelle majeure qui, à bien des égards, est encore la nôtre.
Ce cours voudrait explorer, à partir du fil conducteur de l’individualisme, une facette du dispositif démocratique moderne. D’un côté, celui-ci fait de nous des êtres séparés ; un des traits caractéristiques de l’individualisme consiste en effet dans la dissolution des appartenances, de toutes les appartenances antérieures – communautaires, politiques, religieuses, familiales. Cet effet dissolvant, celui de l’individualisme à la fois esseulé et triomphant, a fait l’objet de vives critiques (Burke, Maistre, Bonald) dont les sciences sociales portent la trace. En réponse à ces objections, d’autres auteurs – de Tocqueville et Marx jusqu’à Durkheim – insistent sur la portée émancipatrice du régime démocratique. En recomposant les liens sociaux à partir du consentement, du désir et de la volonté, s’esquisse quelque chose comme une « vie voulue » (P. Manent). C’est cet apprentissage d’un devenir individu, y compris dans ses dissonances et ses crises, qui sera mis en perspective, en partant de la philosophie politique classique (Rousseau), jusqu’aux approches contemporaines (A. Ehrenberg, P. Sloterdijk).
Une bibliographie commentée sera donnée au premier cours.
Bibliographie indicative.
Rousseau, Du contrat social, GF Flammarion.
Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, GF Flammarion.
Burke, Réflexions sur la révolution en France, Les Belles-Lettres.
Stendhal, Le rouge et le noir, Le livre de poche.
Tocqueville, De la démocratie en Amérique, 2 vol., GF Flammarion. (En priorité, tome 2).
Durkheim, De la division du travail social, PUF, coll. « Quadrige ».
Lefort, Essais sur le politique, Seuil, Points.
Bloom, L’amour et l’amitié, Les Belles-Lettres.
La crise des formes de vie
Délia Popa
Résumé
Dans ce cours, nous partirons du constat que bon nombre de formes de vie – humaines, animales et végétales – connaissent aujourd’hui une crise sans précédent, étant menacées de disparaître dans un futur proche. Cette crise des formes de vie est écologique, sociale et politique, mais elle a également une dimension épistémologique qu’il convient d’examiner de près. Comment la vie se forme-t-elle, au niveau organique et inorganique ? Qu’est-ce qu’une « forme de vie » ? Comment pouvons-nous en comprendre la puissance d’organisation et la persévérance, tout en reconnaissant sa fragilité ? Comment se développe une forme de vie qui se comprend du point de vue de sa propre fugitivité sur terre et dans le cosmos, et non pas seulement du point de vue de sa conservation ? Pour comprendre les enjeux de la crise généralisée du vivant, nous nous donnerons pour tâche d’explorer tout d’abord le concept de « forme de vie » au niveau anthropologique, comme sphère d’organisation immanente de la vie humaine, par laquelle les manières de vivre se stabilisent, se cultivent et se développent. Nous chercherons ensuite à comprendre si ce concept anthropologique peut être étendu au niveau de tout ce qui vit, à savoir la nature animale et végétale, ou s’il convient de le repenser radicalement et de le resituer. Nous terminerons le cours par l’étude de quelques interventions philosophiques importantes dans le cadre des débats sur la crise écologique actuelle, qui revisitent ces enjeux épistémologiques dans une perspective sociale et politique.
Bibliographie
Friedrich von Schiller, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, tr. R. Leroux, Paris, Aubier/Domaine allemand bilingue, 1992.
György Lukács, L’âme et les formes, tr. G. Haarscher, Paris, Gallimard/Bibliothèque de philosophie, 1974.
Ernst Cassirer, La philosophie des formes symboliques, tr. O. Hansen-Løve et J. Lacoste, Paris, Minuit/Le sens commun, 1972.
Edmund Husserl, La Crise des Sciences Européennes et la Phénoménologie Transcendantale, tr. G. Granel, Paris, Galimard, 1989.
Marc Richir, La crise du sens et la phénoménologie, Grenoble, Millon, 1993.
Giorgio Agamben, Moyens sans fin, tr. D. Valin, Paris, Payot et Rivages, 1995.
Rachel Jaeggi, La critique des formes de vie, tr. E. Dufour et P. Clochec, Paris, Vrin, 2025.
Anna Lowenhaupt Tsing, Le champignon de la fin du monde, tr. P. Pignarre, Paris, La Découverte, 2017.
Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Paris, Actes Sud, 2020.
Corinne Peluchon, Réparons le monde. Humains, animaux, nature, Paris, Rivages/Poche, 2020.
Frédéric Neyrat, La condition planétaire, Paris, Les liens qui libèrent, 2025.

