Y4HPH5U4 : Esthétique et philosophie de l’art
Esthétiques du numérique
Michaël Crevoisier
Résumé
L’évolution des arts au XXe et XXIe siècle est liée à celle des techniques. L’apparition de la photographie puis du cinéma force les théories de l’art à davantage prendre en considération l’importance du dispositif technique de production et de réception des œuvres. Qu’en est-il avec l’avènement des technologies numériques ? À partir de l’histoire longue des réflexions théoriques sur la relation entre technique et esthétique nous interrogerons les nouveautés des phénomènes contemporains : industrialisation de la production culturelle, enregistrement automatique des données sensibles, synthèses d’images et de sons, arts interactifs et jeux vidéo, IA génératives.
Bibliographie
Adorno T.W., Horkheimer M., La Dialectique de la raison, Gallimard, 1983.
Benjamin W., L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Allia, 2011.
Costa M., Internet et la globalisation esthétique : L’avenir de l’art et de la philosophie à l’époque des réseaux, L’Harmattan, 2003.
Deleuze G., Cinéma 2 : L’image-temps, Éditions de Minuit, 1985.
Deleuze G., Guattari F., Mille Plateaux, Éditions de Minuit, 1980.
Derrida J., La vérité en peinture, Flammarion, 2010.
Hui Y., Art and Cosmotechnics, University of Minnesota Press, 2021.
Juul J., Half-Real: Video Games between Real Rules and Fictional Worlds, MIT Press, 2011.
Kant E., Critique de la faculté de juger, GF, 2015.
Le monde selon l’IA. Explorer les espaces latents, JBE Books / Jeu de Paume, 2025.
Leveau-Vallier A., IA : L’intuition et la création à l’épreuve des algorithmes, Champ Vallon, 2023.
Lyotard J.-F., L’inhumain, Galilée, 2014.
Massin, M., Expérience esthétique et art contemporain, PU Rennes, 2013.
Morisset T., Du beau jeu: Esthétique, technique et jeux vidéo, PU Rennes, 2023.
Nguyen C. Thi, Games. Agency as Art, Oxford University Press Inc, 2020.
Sève B., Les matériaux de l’art. Philosophie de l’objet technique, Seuil, 2023.
Simondon G., « Réflexions sur la techno-esthétique », dans Sur la technique, PUF, 2014.
Simondon G., Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, 2012.
Stiegler B., « L’image discrète », dans Échographies de la télévision, Galilée, 1996.
Stiegler B., De la misère symbolique, Flammarion, 2013.
Stiegler B., La Technique et le temps, tome 3 : Le temps du cinéma et la question du mal-être, Fayard, 2018.
Tavinor G., L’art des jeux vidéo, PU Rennes, 2024.
Triclot M., Philosophie des jeux vidéo, La Découverte, 2017.
Triclot M., Philosophie du jeu vidéo, Zones, 2011.
Wark McKenzie, Théorie du gamer, Les Prairies Ordinaires, 2019.
La correspondance des arts
Philippe Roy
Résumé
Dans son livre justement intitulé La correspondance des arts, Étienne Souriau dit de la correspondance des arts qu’elle invite à se demander pourquoi « l’art, c’est tous les arts » ? Pour prendre d’emblée un exemple qui sera développé dans ce cours, pourquoi le musicien Schoenberg et le peintre Kandinsky ont senti, pensé qu’il y avait une correspondance entre leurs arts ? Bien plus, la correspondance des arts a nourri leur création artistique. « Le musical et le pictural peuvent se répondre sans se confondre. » (Mikel Dufrenne, L’œil et l’oreille), co-respondere… Par ailleurs la correspondance ne rend-elle pas possible que les arts se combinent (sans que cela soit une simple addition, ni une redondance), comme par exemple la musique, le jeu d’acteurs et les images-mouvements dans un film (et même pour le générique, correspondance par exemple de l’art de Saul Bass et de certains films d’Hitchcock) ou la danse, la poésie avec la musique. Le livre, la musique, le décor, la danse se combinent dans l’opéra, il y a une correspondance dans la combinaison d’une pochette d’un vinyle et la musique de son album (pensons à Hipgnosis et les groupes de rock des années 1970) et que dire de toutes ces performances mêlant d’autres arts (par exemple la performance « 747 » de Chris Burden qui comprend l’art photographique) etc. ? « Les arts ne sont pas des îles, et les pratiques contemporaines, qui aiment à brouiller les frontières ou à mêler les arts, contribuent à mettre en évidence un certain continuum des arts. La synthèse ou le mixage des arts […] ne supposent-ils pas, comme condition de leur possibilité, la présence de structures artistiques communes, ou du moins compatibles ? » (Bernard Sève, « L’ornement, un concept transartistique ? »). Ce commun de la correspondance a donc une vertu dynamique, créatrice. Dès lors, n’est-ce pas parce que les arts se réclament de mêmes structures fonctionnelles, formes ou catégories esthétiques (Souriau) ou/et de l’expression de l’âme (via le beau et le sublime selon Kant, la résonance intérieure pour Kandinsky, l’intériorité cachée de la vie, l’auto-affection selon M.Henry), de la manifestation de l’Esprit via sa forme artistique époquale (Hegel) qu’ils peuvent se correspondre, se combiner, être complémentaires, coopérer ou interagir ? Y aurait-il même une classification ou une valeur des arts en fonction de la plus ou moins bonne adéquation à ce depuis quoi on les compare ? Ou le désir de combiner des arts ne vient-il pas du fait qu’aucun art ne peut, à lui seul, être ce par quoi correspondent les arts ? La correspondance nous met-elle sur la voie de ce que serait l’Art lui-même ? « L’art, c’est ce qu’il y a de commun à une symphonie ou à une cathédrale, à une statue et à une amphore ; c’est ce qui rend comparable entre elles la peinture ou la poésie, l’architecture ou la danse. » (Souriau, La correspondance des arts) Cependant, mettre l’accent sur la structure, la forme, l’âme, l’esprit ne risque-t-il pas, sous l’idée d’un Même, de reléguer trop au second plan les différences des arts, c’est-à-dire celles des matériaux, des pratiques, des sensations elles-mêmes ? (ce qui ne revient pas à nier la spiritualité) En conséquence, on envisagera de penser aussi la correspondance sous la perspective d’un système de qualités sensibles (qualia) des arts (Souriau), d’une pratique synesthésique des arts sans neutralisation des registres sensoriels (Dufrenne), d’une logique de la sensation (Deleuze) ou encore sous celle d’une dimension matériale distincte de l’idée de matière (Sève). L’art prolifère par ses différences. En quoi, nous serions renvoyés à une possible dimension commune des arts (une profondeur ? sans fond ?) comprenant la nécessité pour celle-ci d’être différenciatrice comme le défend Bernard Sève : « Cette perspective matérielle et pratique pourrait dès lors mieux rendre compte de ce pourquoi la correspondance est aussi différenciation des arts (car les matières, les sens, les pratiques sont différentes) et pourquoi se créent de nouveaux arts. » (Les matériaux de l’art) Si bien que « tous ces arts nouveaux – land art, body art, performance, installation, environnement – auxquels n’est assignable aucune place dans les anciennes classifications […] requièrent une approche qui, au lieu de les enfermer dans leurs particularités, les ouvre les uns aux autres et établit leur parenté, leur commun apparentement à l’art. » (Mikel Dufrenne, L’œil et l’oreille). Cette dimension productrice et différenciatrice n’est-elle que matériale (matériaux, techniques, le corps artiste, collaborations/coopérations, conservation-restauration, usages seconds) ou est-elle manifestation sensible d’Idées (l’art comme étant une des modalités de l’effectivité de l’Idée, du Sens, une voie de la libération de et par l’Esprit absolu dans l’immédiateté sensible pour Hegel ou liée à la destination suprasensible de toutes nos facultés en leur libre jeu, Idées esthétiques, pour Kant) ou est-ce la chair, l’être brut naturant dont relève l’imaginaire comme virtuel-réel, transsensible, insaisissable en soi mais qui rend possible la correspondance des arts au sein du monde-sentiment qu’exprime une œuvre (Dufrenne) ou désigne-t-elle des diagrammes, des forces (dont celles du Temps) de la Vie non organique et des événements virtuels que capte le plan de composition des blocs de sensations (percepts et affects) (Deleuze) ou, avec Souriau, serait-elle chaque action instauratrice de l’architectonique des qualia (d’une âme, d’un monde) etc. ? Et comment y inclure l’historicité de l’art associée à son époque ? On le voit, ce cours engagera aussi un questionnement ontologique dont témoigne la complexité des différents agencements conceptuels énoncés précédemment, tout en ne perdant pas de vue qu’y contribuera la puissance exploratrice des artistes et des œuvres (qui pourra montrer les limites de certaines ontologies).
Bibliographie
– Deleuze Gilles, Francis Bacon. Logique de la sensation, chapitres 6 à 8, Éditions de la Différence, 1981, réédité aux Éditions du Seuil, 2002.
– Deleuze Gilles, Qu’est-ce que la philosophie ?, chapitre 6, Les Éditions de Minuit, 1991.
– Dufrenne Mikel, L’œil et l’oreille, troisième partie, Éditions Jean-Michel Place, 1991.
– Kant Emmanuel, Critique de la faculté de juger § 49-53.
– Kandinsky Wassily, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Éditions Denoël, 1989.
– Hegel Georg Wilhelm Friedrich, Esthétique II, partie « Division » pp. 18-25, Librairie Générale Française, 1997.
– Sève Bernard, Les matériaux de l’art, Éditions du Seuil, 2023.
-Souriau Étienne, La correspondance des arts, Flammarion, 1969.

